Les fêlés de la pente

Accueil Remonter

Ils sont quelques-uns, en France et ailleurs, à affronter les pentes les plus impossibles. Une tendance nouvelle : l'enchaînement, dans la journée, de plusieurs descentes. Gérard Chantriaux est l'un d'eux, son domaine : l'Oisans et les Alpes du Sud...

Le petit Gérard fut touché par la main calleuse de Dieu dans sa quinzième année. Précisément le jour où il fit une trouvaille de taille : le foin fait rouiller le métal. Et oui, les heures qui allaient marquer le destin du petit Chantriaux furent celles de deux découvertes. L'une aérienne : la descente du couloir Davin, l'autre technologique : les chaussures de ski cachées dans le foin, à l'abri des interdits de papa, étaient toutes piquetées de rouille. Que ce soit dans ses conceptions personnelles du matériel de montagne ou dans les derniers virages de sa trilogie, Gérard Chantriaux trime par plaisir. Pourtant, c'est une belle bavante "expo" qu'il s'est envoyé le 10 juin dernier en dévorant la pièce montée du ski de pente raide en Oisans, col du Glacier Noir (3481 m), Coup de Sabre (3448 m) et couloir N.-O. du Pic Sans Nom (3732 m).

Vive la mariée ! "C'est une idée qui trotte dans ma tête, dit-il, depuis le jour où, après les avoir parcourus un par un, j'ai descendu le dernier. C'était logique pour moi d'envisager les trois dans la journée." Mardi 10 juin 86, 8 h : départ en touriste du Pré de Mme Carle avec Alain (un copain qui porte le jambon-beurre et le moral) ainsi que Marie-Jo, son épouse, qui filme. Il est très entouré, quoi ! Au pied des trois couloirs, c'est le choc. Un hélico tourne et un skieur est dans le Coup de Sabre. "Pour moi, avec l'hélico qui s'occupait visiblement de lui, j'ai cru qu'il était venu faire l'enchaînement. J'étais complètement effondré, il y avait eu forcément des fuites. Il est arrivé vers moi et en fait il n'était là que pour le Coup de Sabre. Il était content. Je lui ai dit que j'allais faire quelques images dans les couloirs en face en restant bien vague... Parce que, s'il avait eu la caisse, il aurait peut-être pu me suivre dans les deux autres... Le moral est remonté en flèche et j'ai avalé le col du Glacier Noir en 45 minutes. La neige au sommet était croûtée et le 60°du haut était vicieux. Mais c'est bien passé et dans le 50° du bas j'ai tout lâché dans une neige fabuleuse." Dans le Coup de Sabre, une plaque de glace bouche le milieu du couloir et c'est dans d'étroites contrepentes que Gérard attaque la descente. "Je n'ai pas fait plus de 20 mètres de dérapages ce jour-là, parce que cet enchaînement était un aboutissement personnel au niveau de ma région et je ne voulais pas le saboter." Les outils du ciseleur chuintaient chuintaient avec précision sur la fine lame brillante. Il était 15 h, la pente s'adoucissait. Le dénivelé affichait déjà complet : 2150 m de montée et quelques virages-arrêts, quand Gérard tira sur la droite dans le N.-O. du Pic Sans Nom. "Je tenais le bon bout mais, bien que moins technique, ce dernier couloir était long. J'ai ressenti la fatigue sur la fin à cause du poids des chaussures et des skis. A l'attaque de la descente, je me suis fait des chaleurs parce que le haut était tout en glace : le seul passage faisait 80 cm de large (rires...). A 18h30 on était à la voiture."

AlpiRando : On a l'impression que tes trois couloirs en 10 h 30 viennent en réponse aux enchaînement chamoniards. Est-ce pour signifier qu'en pente raide, le must c'est aussi d'enchaîner ?
Gérard :
"Non, c'est parce qu'un couloir est skiable 15 jours par an. A fortiori, c'est extrêmement délicat de trouver ensemble, en condition, trois couloirs d'orientation légèrement différente. J'y suis allé de nombreuses fois, je les ai surveillé comme des petits enfants et depuis cinq ans, je n'avais jamais eu les conditions requises."

AlpiRando : Tu n'as pas donné rendez-vous aux médias, pourquoi ?
"Je ne veux pas me sentir obligé de skier en me liant par un contrat quelconque. Et puis les hélicos, c'est trop bruyant
(rires). Non, ça ne correspond simplement pas à ma façon de faire. Mais je crois qu'il faut être extrêmement costaud pour dire tel jour je vais faire ça et le réaliser. Je suis très admiratif."

AlpiRando : Oui mais on parle peu de toi, même si tu es connu dans le milieu.
"J'aime bien cette place, je ne me sens pas accroché à une quelconque compétition. Je crois que si la montagne m'a plu au départ, c'est que je pouvais me comparer à elle, mais par rapport aux hommes on a tellement d'autres moyens de se comparer."
Alors que l'Europe stigmatisée par la guerre découvre le chewing-gum, le curé Davin rêve de monter aux Agneaux en empruntant un grand couloir visible depuis la vallée. Et il y va. Pour son peuple, il passe pour un fou, mais il est chéri de la famille Chantriaux : "Ma grand-mère était très pieuse, elle avait toujours un curé chez elle. Ce n'est pas du tout mon cas (rires...), mais le brave abbé Davin a marqué profondément la maison. De fil en aiguille, on m'a montré ce couloir comme une oeuvre assez folle que ce curé avait ouvert. Un jour, j'ai caché mes pompes de ski dans la grange, parce qu'il n'était pas question de parler de mon projet à la maison. J'ai accroché mes skis sur un vieux sac de l'armée appartenant à mon père, mais je ne savais pas ce que c'était qu'un piolet ni la montagne d'ailleurs."

Ce matin du printemps 68, alors que le quartier Latin se réveillait tout endolori des échauffourées nocturnes, Gérard entendit la cloche du Casset. Il sortit au soleil sur la croupe du sommet. Paris était bien loin et ce qui le préoccupait c'était surtout de rentrer tôt à la maison. Pourtant... "A l'époque, c'était par réaction vis à vis de la société, des interdits. J'avais besoin de m'exprimer autrement que ce que me proposait la famille. Mais j'ai refoutu mes godasses dans le foin... Personne ne savait que je faisais du ski de pentes raides, jusqu'au jour où un copain m'a dit : "Il faut que tu écrives un article, tu fais des premières et t'en parles même pas." Alors, je suis allé voir un journaliste, et mes parents ont appris par le journal que leur fiston ouvrait des descentes (rires...)."

AlpiRando : Depuis, les premières ont afflué pour toi et quelques têtes connues, mais en 86 on parle moins de ces descentes. La grande époque du ski extrême n'est-elle pas derrière nous ?
"Non, on est loin de la fin. A l'époque, on a fait beaucoup de films, on a pas mal incliné les caméras pour faire croire qu'on descendait des surplombs. D'ailleurs, on parlait de ski extrême parce que ça faisait bien. Non, ce qui est effectivement derrière, c'est la mode des images impressionnantes, mais maintenant le sport va commencer à s'exprimer. On commence à voir des choses neuves. Un gars comme De Benedetti est un précurseur, il a un moral dément. C'est ce que j'attends du ski de pente raide. Moi, j'ai 33 ans et je peux encore pousser un peu la balle, mais il faut des gens pour aller plus loin. Actuellement le ski-alpinisme explose par le bas avec tous ceux qui pratiquent la rando dans des pentes de plus en plus fortes. En Oisans, tout ce qui existe jusqu'à 55° est skié régulièrement. Forcément, de tous ces skieurs, va sortir une véritable élite qui va faire éclater les limites. Mais cela ne se fera pas en Europe. Il n'existe pas dans nos Alpes de pentes skiables supérieures à 60°. Des ressauts à 65° sont possibles, mais je n'en ai jamais rencontré de praticables. Au Pérou, la neige tient sur des pentes de 80° et les jeunes iront jusqu'à 70° sans problèmes. Il faudra alors un entraînement spécifique."

AlpiRando : A quoi penses-tu ?
"La pente inclinable que l'on a créée avec le "club du raide" du Briançonnais nous a permis de trouver nos maxis techniques. Elle fait 8 m de haut sur 4 m de large. Sur un tel engin les limites sont inférieures aux habituelles en couloir."

AlpiRando : Pourquoi ?
Parce que pour faire tenir de la neige sur du bois on est obligé d'arroser, on obtient de la glace et apprendre à déraper là-dessus c'est complètement dingue. Si on arrive à passer du 55° dans une telle pente, c'est tout cool pour 60°, et puis, grand avantage, la faible largeur interdit le dérapage latéral sur 100 m
(rires...)."

AlpiRando : Comment te prépares-tu moralement ?
"On n'aborde pas une pente raide comme du rocher. En escalade on peut se jauger dans des écoles, sur des passages côtés précisément. En pente raide tout reste à faire. C'est très difficile de s'étalonner, parce que la qualité de la neige peut faire varier du simple au double la difficulté. C'est donc surtout dans la tête que ça se joue. Je pratique pour cela beaucoup de solo, en rocher, en cascade, et dans toutes les disciplines où il y a du "gaz". Et puis, quand on se sent prêt dans sa tête, après avoir exposé de droite et de gauche, il faut se lancer."

AlpiRando : En étant bon skieur, comment aborder le ski de couloir ?
"Il faut faire beaucoup de ski foncier, en toutes neige, sur la glace, tester de petites cascades avec une bonne réception. Il ne faut pas avoir peur d'aller chercher la gamelle pour reconnaître sa limite et savoir clairement rester en dedans. C'est en cela que ce ski n'est pas extrême. Ce n'est pas le ski qui précède la chute. Il faut progresser tout doucement dans la difficulté et l'exposition parce que le solo ne pardonne rien. Tu sais, le ski de pente raide semble facile, jusqu'au moment où l'on tombe. Sa propre limite est comme quand on peut affirmer "dans cette pente, aujourd'hui, je ne tomberai pas", et ça c'est très compliqué. Pour me convaincre de mes possibilités, j'enseignais le ski à l'époque, je m'étais fixé une année sans tomber... J'ai pris une souche en surveillant des clients attardés
(rires...) Il faut vraiment tirer la sonnette à fond, parce que les skieurs surévaluent leur niveau. Quant au niveau physique il faut avoir des cuisses "comme-ça"."

AlpiRando : Et la place de l'orgueil ?
"Il est sûr que descendre trois couloirs devant ma femme qui filme c'est un comportement égoïste mais je pars toujours parce que j'en ai envie. Au mois de juin j'étais vraiment bien."
Avec un sac plein de descentes en Oisans et dans les Hautes-Alpes, Gérard Chantriaux affectionne sa région qui regorge encore de couloirs cachés. Et puis... "Le ski de pente raide ne prend qu'une faible partie de mon temps. Cela ne suffit pas dans une vie. Je suis concepteur dans une entreprise. Et ma passion est d'appliquer mon expérience d'alpiniste associée à ma compétence technique sur du matériel de montagne. Je ne suis pas conseiller technique, c'est très différent. Je conçois entièrement le produit, du dessin à la composition des alliages. Récemment j'ai breveté un piolet et je travaille sur des fixations de rando qui vont surprendre."

AlpiRando : Peut-on encore révolutionner le matériel de rando qui paraît fiable actuellement ?
"Je crois que l'on m'a posé la même question quand j'ai sorti la monopointe en crampons. Le fabriquant n'a pas suivi mais dans quelques années, tous les fous de goulottes seront en monopointes."

AlpiRando : Et, pour les couloirs, quelle nouveauté ?
"La bonne découverte c'est le système que l'on ajoute à une fixation de piste, pour atteindre en peaux, la base d'un couloir. Ensuite, tu sais, en pente raide les fixations, ça ne sert à rien. Bloquer les fixations est aussi une erreur. Cela détériore l'élasticité de la fixation et elles peuvent sauter sans prévenir. Le meilleur est en fait une butée fixe à l'avant et un clip à l'arrière. Quant au système qu'on ajoute pour la montée, il peut se bricoler avec une forme en bois sur laquelle on visse une vieille fixation de montée. Il est possible de créer des skis spécifiques pour des pentes supérieures à 45° mais le marché est trop réduit pour le commercialiser."

AlpiRando : Pourquoi as-tu lâché ton métier de guide ?
"Pour moi la montagne a changé quand elle est devenue un métier, bien que j'aie trouvé un grand plaisir au niveau pédagogique. Faire passer ce que l'on sait et ce que l'on aime c'est extra. Mais malgré cela le rapport à la montagne est devenu boulot dodo et ça ne me satisfait pas."

AlpiRando : Tu peaufines un film qui sort bientôt, c'est un coup médiatique ?
"Non, j'ai voulu monter que dans toutes les disciplines qui "exposent" : cascade, solo, pente raide, on pouvait se faire plaisir. Et en éliminant le côté "suspense de l'accident" qui ressort de nombreux films. En montagne, on n'a pas toujours un but, un rendez-vous un exploit sous la manche. L'objectif peut aussi avoir la dimension d'une vie et là ça m'intéresse. Apprendre à faire un film, raconter une histoire, c'est vraiment passionnant."
Et oui, mais si comme Marie-Jo son épouse, vous essayez de suivre vos potes skieurs partout, et que vous excellez en dérapage latéral au-dessus de 45°, n'hésitez pas, notre concepteur à toujours des tuyaux.

Propos recueillis par Bruno Tamaillon, AlpiRando n°93, novembre 1986

Voir aussi : "Les trois couloirs", photos, topos, témoignage d'Alain Paret.