C’est l’histoire d’un p’tit gars de Briançon qui aurait pu devenir célèbre. Peu de gens le savent, mais il a gagné bien plus avec l’estime des montagnards. Skieur d’exception, grimpeur fulgurant aussi bien sur rocher que sur glace, il est aussi inventeur de génie. A 47 ans, Gérard Chantriaux fait pleinement partie de cette génération qui a dû vivre avec le feu, avec la montagne comme une adoration brûlante. Il fait partie des rares qui peuvent en témoigner.
"Quand je le croise, c’est toujours dans des coins où peu de gens vont,
raconte le guide Yvan Estienne. C’est un gars secret qui a fait beaucoup de
choses. Il est très proche de la nature et, pourtant, il a choisi de travailler
en usine." Le portrait pourrait s’arrêter sur ces propos avertis. Une
précision, Gérard Chantriaux ne tient pas de liste de courses. L’essentiel
est dit. L’accessoire mérite tout de même d’être conté.
La grand-mère
de Gérard était comme la plupart des paysans de la vallée : elle
craignait ces montagnes énormes qui dominaient son village. Mais elle avait
aussi un faible pour les curés, et celui qui visitait sa maison s’appelait
Davin. Avec l’abbé, la montagne a surgi autrement aux yeux de Gérard, gamin.
Même s’il est né à Briançon, où il a toujours vécu, elle ne fera partie
de sa vie qu’à partir de 18 ans, sur les traces de son ami Pierre Farge. Mais
un jour de ses 15 ans, il a voulu voir ce couloir qui portait le nom du curé.
La veille au soir, il planque ses planches dans le foin. Avant l’aube, il
enfile ses pompes en cuir, avec ces crochets qui vous bouffaient le creux des
mains. La neige était bonne et profonde ce jour-là, un vrai plaisir auquel il
a pris goût, et qu’il saura communiquer dans son club, le " Club du
raide ", ou à ses clients. Ce n’est que beaucoup plus tard, en
lisant le journal, que son père apprend qu’il va dans la pente. Et qu’elle
pente ! La nord-ouest des Agneaux, directe !
Il passe un DUT de génie
mécanique, bosse en usine : "Il fallait que j’attende les
week-ends et les vacances pour aller en montagne. Mais je me tenais en forme en
grimpant entre midi et deux, et en faisant de la peau de phoque le soir. Il y a
25 ans, on ne croisait pas grand monde en rando la nuit… " Il prend
aussi des congés prolongés pour exercer son métier de guide dans les pentes.
L’époque pousse à baptiser extrême, ou impossible, ces couloirs givrés qu’il
aime descendre avec le meilleur instrument que l’on ait inventé pour cela. Un
art très difficile, mais qu’il veut parvenir à rationaliser.
Il s’entraîne
sur son fameux pan : dix mètres de haut, quatre de large, inclinable à
volonté, cela peut suffire avec un peu de neige tassée puis arrosés avant le
gel. Il peut travailler ses virages, et essayer ses doubles
carres : "J’ai toujours eu peur des avalanches et des rochers
qui affleurent. Alors je n’ai jamais fait les couloirs par de bonnes
conditions de neige. En neige dure, ça ne risque pas de partir. "
Il n’a jamais quitté ses VR17, indépassables selon lui pour la
pente ; avec des fixations de surf, pour être sûr de ne jamais
déchausser. Sur les traces de Vallençant, et par une face encore plus dure, en
1980, il descend l’Artesonraju au Pérou (coté TD sup. à la montée…). En
1986, il enchaîne, dans la même journée, le glacier Noir, le Coup de sabre et
le pic Sans nom. Tous ceux qui ont prétendu savoir skier s’en souviendront.
Pour le Pierrot
Gérard ne fera jamais vraiment le deuil de son ami Pierre Farge, emporté
en Patagonie à cause d'un crampon. Il n'aura de cesse d'améliorer le matériel
pour pallier les manques criants de celui disponible à l'époque.
Il est dans les premiers à découvrir la cascade à Ceillac, mais aussi dans
les premières voies du Fournel. Tout de suite, le défi technologique prend le
dessus. Une révolution ! Il conçoit le premier crampon
monopointe, et le
premier piolet à lame interchangeable pour la cascade. Il multiplie les
démonstrations pour prouver le bien-fondé de ses produits. Manche en carbone,
tête en alu et lame en acier spécial, son piolet lui donne des ailes. Il se
sent capable de franchir de nouveaux seuils.
Pendant l'hiver 1983, Gérard Chantriaux frappe très fort avec sa première, et
en solo, de la cascade des Violins. Un grade 6 qui permet même improbable à
beaucoup. Il faudra le film tourné par sa femme pour en attester. Le film a
vieilli, il témoigne surtout de la difficulté qu'il y a de parler de la
montagne par des exploits.
Ce piolet magique, c'est tout simplement le Pulsar, qui fera le succès de
Charlet-Moser dans le monde entier, et sera largement copié par les
concurrents. Le monopointe ne fera pas tout de suite recette, mais il est
aujourd'hui à la mode, quinze ans après !
Inventeur de ces deux produits phares, Gérard Chantriaux ne touchera pas les
royalties qu'il espérait. Un différent commercial l'a opposé au fabricant, il
a dû se contenter d'une indemnisation. "J'ai peut-être dû en demander
trop, pense-t-il après coup. De toute façon, je n'ai jamais voulu
vraiment rentrer dans le monde professionnel de la montagne, qui n'était pas le
mien. Je voulais que la montagne demeure un plaisir." Il a tout de
même gardé pour lui le procédé de fabrication de la lame. Un acier très
particulier qui lui permet d'avoir une pointe de moins d'un millimètre
d'épaisseur, là où les autres lames en font quatre.
Quand Yves Parlier parle de son pote
"Ce qui me plaît beaucoup chez Gérard, c'est
sa simplicité. C'est quelqu'un qui fait de la montagne pour la montagne, et pas
pour autre chose." L'un de ceux qui parlent le mieux de Gérard
Chantriaux, c'est le navigateur Yves Parlier. Ils se sont connus lors d'un stage
de deltaplane en 1983. Gérard l'invite à Briançon pour faire du ski, de la
cascade, de l'escalade... Ils partagent cet amour de la montagne. Ils deviennent
potes. "C'est sa démarche pour progresser qui m'a le plus impressionné
et qui m'a fait évoluer dans ma carrière, explique l'homme de la mer. Il
sait prendre du recul, réfléchir sur la technique et le matériel. J'apprécie
sa vision, plus nette que chez les marins, des problèmes de sécurité. Il a
une approche globale, en partant du dessin du piolet, puis sa fabrication, et
son utilisation dans les terrains les plus difficiles. C'est comme cela que je
vois la voile aujourd'hui, beaucoup plus que dans l'entraînement
intensif."
Sur une idée du navigateur, Gérard Chantriaux a
fabriqué un enrouleur de génois et de génaker révolutionnaire. Cet enrouleur
en carbone remplace l'étai (câble reliant le sommet du mât à l'avant du
bateau). "Une seule pièce trois fois moins lourde en remplace
cinquante. Gérard en a dessiné et conçu la partie la plus délicate. Déjà
cinq ou six bateaux de course en sont équipés. C'est un tel avantage en
matière de performance que cela va se répandre."
Est-il de ceux qui sont trop en avance sur leur temps ?
Il est , en tous cas de ceux qui ont la montagne rivée au corps : "En
montagne, j'aime d'abord l'aventure, ne pas me laisser trop guidé, choisir mon
itinéraire." Marie-Jo, sa femme, souligne ce goût de la découverte
et de l'effort. Aujourd'hui, il ne fait plus de cascade ni d'escalade. "Enfin,
quand il dit qu'il n'en fait plus, il faut comprendre qu'il n'en fait plus dans
des conditions extrêmes" précise Marie-Jo. J'aime bien découvrir
une activité. Une fois que j'en ai fait le tour, ça m'intéresse moins" reconnaît
Gérard.
Dès qu'il y a de la neige, il fait tout de même deux
sorties d'entraînement de nuit par semaine, en remontant le Prorel en peaux de
phoque, et une belle rando le week-end. Sa dernière découverte, le parapente,
avec Yves Parlier, à Saint-Véran. Très vite, le coup de foudre... et quelques
imprudences qu'il n'aurait pas commises en montagne. Très vite aussi le goût
de la technique, des idées d'amélioration de la sellette. "J'ai
toujours eu besoin d'une troisième dimension, le gaz, l'air. Quand j'étais
petit, je faisais des avions. Puis j'ai fait de l'escalade ou du ski de pente.
Je crois que j'ai trouvé ce que je cherchais avec le parapente..."
Philippe Descamps, Montagnes Magazine n°235, avril 2000
Curriculum vite fait
| Né à Briançon en 1953. | |
| Marié à Marie-Jo, deux filles, Cyrielle et Vanessa. | |
| Professions : responsable du bureau d'étude de Péchiney électrométallurgie à La Roche-de-Rame, et guide. | |
| Il est aussi diplômé comme moniteur de voile, accompagnateur en montagne, et moniteur de ski. |
Parmi ses principales réalisations, premières ou ouvertures :
A skis
| 1978 : face nord-ouest des Agneaux | |
| 1979 : Glacier Noir, Barre des Ecrins, voie Bonnati au Coolidge, face nord du Pavé. | |
| 1980 : face sud-ouest de l'Artesonraju (Pérou) | |
| 1986 : enchaînement dans la journée du Col du Glacier Noir, du Coup de Sabre, et du Pic Sans Nom. |
Escalade
| La Voie du Pierrot, ED, 800 m | |
| Les Dents de Cyrielle, ED, 600 m | |
| La Voie de Vanessa, ED, 300 m | |
| Bébert sur Prises, ED, 300 m |
Cascade
| Ouverture en solo des Violins (1983) |
Inventions
| Piolet de cascade, crampon monopointe, double carre, enrouleur de génois et génaker pour la voile de compétition, etc. |