Voie du Pierrot

Précédente Accueil Remonter Suivante

Le topo de Cambon

Gérard Chantriaux et Gérard Fiaschi, 1990
ED ; 550 m ; 7a/b max ; 6a/b obligé ; 8 à 12 h

La plus longue escalade équipée de la Tête d'Aval (vingt et une longueurs !). Voie soutenue en bon rocher, très bien équipée.

Dédiée à Pierre Farges, auteur en 1980 du premier parcours en solo de la Directissime, et disparu peu après en Patagonie, au Cerro Torre.

Descente recommandée par l'arête sud est, facile, pour rejoindre les rappels des Dalles Grises.

Jean-Michel Cambon, Oisans Nouveau Oisans Sauvage, juin 2000

Gérard Fiaschi

Gérard Chantriaux

Photos prises lors de l'ouverture en août 1990, 
dans la partie supérieure : escalade avec le perfo...

La voie du Pierrot (juillet-août 1990)

    Je garde un excellent souvenir de cette ouverture à la Tête d'Aval. Ce "chantier" a été pour moi une expérience très particulière en compagnie d'un partenaire avec qui je n'avais jamais grimpé ! Gérard, je l'avais seulement croisé quelques fois en école d'escalade mais bien sûr je connaissais sa réputation de fin grimpeur et de skieur acrobate !...
    Au début de l'été 90, j'avais très envie de tracer une voie nouvelle à gauche des Elfes, mais pour ce genre d'aventure les compagnons possibles ne courent pas les rues. J'ai fini par en parler, photos à l'appui, au père Chantriaux qui a tout de suite dit oui.
    Encore une ou deux reconnaissances de ma part et la réalisation du projet put commencer.
    Ce furent quatre grandes journées d'efforts, en juillet et août, dans une entente parfaite. La motivation et la confiance mutuelle étaient au rendez-vous... Les approches scabreuses, lourdement chargés, le rocher pas toujours "présentable", le soleil lourd à certaines heures, restèrent sans effet sur notre moral et notre bonne humeur. Lorsqu'il passait en tête pour équiper sa longueur, Gérard, plus fort et plus exigeant avec lui-même, était plus avare de goujons et de plaquettes. (Pour lui, c'était la première ouverture au perfo ; il n'y eut de sa part qu'une seule autre grande réalisation de ce type : "Les Dents de Cyrielle" au Queyrellin, le must des Cerces, en compagnie cette fois d'Alain Paret.)
    Toujours est-il que le 16 août au soir, aux dernières lueurs du soleil, la plus longue voie de la Tête d'Aval était équipée et pas la plus vilaine. Il restait juste, une fois de plus, à retrouver le chemin de la maison !... Le nom de la voie quant à lui était tout trouvé.

Gérard Fiaschi, décembre 2000

La voie du Pierrot (voie ouverte par Gérard Fiaschi et Gérard Chantriaux  pendant l'été 90)

    La Tête d'Aval, "La Directissime" ; deux mots qui se conjuguaient dans ma tête et celle de Pierre Farges il y a plus de dix ans. Notre cordée y avait échoué.
    Pierre y réussissait un peu plus tard la première en solo... une première à son image.
    Depuis, la face a été striée de nombreux itinéraires, certains mythiques (qui n'a pas parlé de "Rank Xérox" de Cambon et ses amis...). A gauche de la "Directissime", dans la première partie puis à droite par la suite, il restait probablement une des plus longues et plus belles ascensions de la face à effectuer.
    Devant l'ampleur du projet, les choses en seraient restées là si je n'avais pas connu Gérard Fiaschi. Quelques mots et l'on était déjà d'accord.
    200 spits plus haut, nous étions 3 au sommet (nous deux et la perceuse, c'est qu'elle compte la bougresse...!) Au-dessous vingt longueurs dans un rocher excellent dans l'ensemble (sauf les premières longueurs suréquipées). Pour cela quatre jours d'effort très intense se sont combinés à plusieurs reconnaissances de la part de Gérard.
    L'équipement "béton" permet de jaunir l'ensemble du parcours lorsque l'on pratique "le petit 7  de montagnard" à l'exception de deux points dans la huitième longueur. La difficulté maxi obligée doit être un bon 6a+. Prévoir treize dégaines et une dizaine d'heures. Laisser les coinceurs à la maison. Et enfin une bonne réserve de glucose est conseillée.
    L'itinéraire débute quelques mètres dans la "Demaison" puis la quitte pour continuer au-dessus de l'énorme toit rouge qui domine le bas de celle-ci. La première vire atteinte, traverser sur une longueur vers la droite puis suivre la ligne de spits. Arrivé à la grotte, prendre la ligne de spits vers la gauche (vers la droite ce sont "la Der des Der" et "les Elfes").
    L'ouverture de cette voie m'a beaucoup appris en compagnie de Gérard ; et s'il m'est arrivé de planter quelques spits en tremblant, ce n'était pas son cas. Une autre personne m'a accompagné au long de cette aventure : c'est PIERRE, rien ne s'oublie et surtout pas lui. Assis au relais lorsque c'était mon tour, j'ai beaucoup pensé entre autres à mon stage d'Aspi où lui avait été recalé de façon très injuste alors que profitant d'un week-end il réussissait en solo la face sud du Fou !!! En silence, en solo, il a encore ouvert de très belles voies.
    Puis, toujours en solo, lorsqu'il remontait les cordes fixes quelques longueurs sous le sommet du Cerro Torre, il est tombé.
    "Pierrot, ce n'est qu'une petite chose que de te dédier cette voie."

Gérard Chantriaux (article paru dans la revue du C.A.F. de Briançon en avril 1991)

Pierrot la Lune

    "Et voilà comment un jour on se retrouve au bout du monde..." ; ces mots sont les derniers que j'ai de Pierre Farges, alors qu'il m'écrivait de la Patagonie où il tentait la voie Maestri au Cerro Torre. L'autre bout du monde, Pierre semblait y être en permanence ; qui a connu ce grand dégingandé se souviendra de son air absent, son esprit vagabond, son éternelle distraction. Alors que certains s'y époumonent, faire des premières avec lui était chose aisée. Un soir, alors que nous sortions du CAF, nous prenons sa voiture pour rentrer. Tout en parlant il fourrage avec ses clefs de contact, puis soudain se retourne, sort, examine l'auto et découvre avec étonnement que ce n'était pas la sienne... Il nous a fallu ensuite un quart d'heure pour retrouver son auguste véhicule. Première aussi du dièdre Sud-Ouest de Notre-Dame de la Garde, avec passage athlétique au pont-levis et sortie rendue expo par les projecteurs...
    Plus que tout ça, pour moi tu as été le maître ; en escalade avec mes premières voies dures, journée mémorable à En-Vau où nous avions enchaîné toutes les "extrêmes" de l'époque ; en montagne où je te dois les grandes faces nord de l'Oisans, Ailefroide, Sans Nom ; pour celle-ci, partis d'Ailefroide à deux sur ton cyclo, qu'est-ce que j'avais pu pousser ! Puis la montée du Glacier Noir, la voie, et la redescente dans la foulée, je n'en pouvais plus de suivre tes jambes interminables et infatigables... Récemment tes grands solos dans le Verdon, à Presles, à la Tête d'Aval, ont étonné plus d'un "fort grimpeur".
    Foin des grands mots "quête d'un idéal", "philosophie de l'existence", tu avais choisi de vivre, vivre et encore vivre ; alors que l'autodestruction massive s'enrichit chaque jour de jouets de plus en plus performants, l'inutile reste une valeur refuge. Le risque fait partie intégrante de la montagne, en être conscient ce n'est pas le rejeter. Le risque c'est la mort, le défier c'est la vie. Révolte. Tristesse. Que faire ? A bientôt Pierrot... la lune.

Vincent Fine (revue du CAF de Marseille)

    Pierrot, Pierre Farges, n'est pas revenu de son ascension de la voie Maestri au Cerro Torre, en Patagonie, au sud de l'Amérique du sud.
    Personne ne connaît les circonstances de sa chute. Un ami l'a simplement retrouvé au pied de la voie. Une voie qu'il avait réalisée ? Au moins jusqu'aux dernières longueurs.
    Une chute de pierres, une corde coupée ? Pierrot aimait tellement la vie, sa compagne et ses amis ! Ce qu'il réalisait en montagne représentait pour nous de la roulette russe. Pour nous, pas pour lui, car il était plus que fort parmi les forts. Et des plus compétents et prudents. Mais à quoi bon épiloguer sur une disparition mystérieuse ? Alors que l'homme, lui, reste présent pour ceux qui l'ont connu.
    Pierrot était celui qui collectionnait les grands solos et les grands enchaînements. Sa modestie, ou plutôt son manque d'intéressement, ne lui assurait pas la publicité qu'il méritait... Mais Pierrot était surtout le copain de toujours qui, dès qu'il avait découvert l'escalade dans son Briançonnais natal, s'y était donné avec un enthousiasme passionné. Passionné de réaliser les voies qu'il aimait, passionné d'aider, de partager la montagne avec ses amis, de quelque niveau qu'ils soient. Capable aussi de laisser son matériel au grenier pour un moment, afin de donner la main à un ami pour refaire un toit... Je me souviendrai toujours quand Pierrot, très fort, m'amena faire ma première vraie voie (celle que je désirais enfant). Je suis (très) mauvais ; il m'avait proposé de passer en tête. Gentiment.
    Toi, le grand grimpeur, tu savais être le grand frère, et non pas la star imbue d'elle-même.

    Le Cerro Torre t'avait ensorcelé. Tu en étais devenu fou. C'est la folie de quelqu'un qui aime tant la vie qu'il la vit en passionné. La famille que tu devais fonder n'habitera pas à côté de chez nous, et c'est pour nos enfants que c'est le plus regrettable.
    Certains milieux de la montagne ont profité de ta disparition pour te casser du bois sur le dos? Bien souvent des gens qui ne t'arrivaient pas à la cheville. Le milieu de la montagne est lui aussi parfois pourri où les jalousies et les basses ambitions personnelles envahissent les relations. Pierrot a toujours gardé la pureté des étoiles et surtout de sa planète attitrée : la Lune.

    Quand on est montagnard, quand on a réalisé des années et des kilomètres d'escalade, on sait ce que veut dire le mot risque. "Le risque, c'est la mort ; le défier, c'est la vie." Tu avais choisi de vivre. Et par là même tu vis encore parmi nous.

Nicolas Izquierdo, 1981


Pierre Farges lors de l'équipement des premières longueurs de Cassiopée, réalisées auparavant avec des coinceurs...