Solo à l'Arteson

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1 : Descente à skis de la face sud-est par Patrick Vallençant le 9 juin 1978

2 : Descente à skis de la face sud-ouest par Gérard Chantriaux
le 12 juillet 1980.

Solo à l’Arteson

19h. Il fait nuit noire, dure constatation en ce 12 juillet 1980. Plongé dans la douce tiédeur de mon duvet, je songe aux mille contradictions de ces lieux où les faces Sud se substituent aux faces Nord, où la neige apparaît à 4 800m (altitude du Mont Blanc) et où les cristaux de poudreuses s’accrochent à des faces presque verticales. C’est cette dernière particularité qui, cette année, nous a amenés, mes skis et moi, dans la cordillère blanche plus exactement au pied de la face Sud Ouest de l’Artesonraju.

Minuit, les Suisses s’agitent ; hier ils sont parvenus à se caser à cinq dans la même tente. Je n’ai toujours pas compris comment ils ont fait. Des couches peut-être ? De toute façon j’ai la certitude que si l’un d’entre eux tousse, la tente explose ou se transforme en montgolfière.

1h. du matin, rien ne s’est passé, un court combat avec le plastique de mes chaussures et je les pose de façon alternatives dans les traces laissées par les Suisses. C’est facile mais, Bon Dieu, que j’ai froid aux pieds. Je réalise l’étroitesse de mon univers ce matin. Un pont de neige qui se brise et voilà qu’il se rétrécit encore : mon compagnon de cordée est passé dans une crevasse, et dire que j'aurais dû être seul en ce moment. Une chose est sûre maintenant, on s’est complètement gouré d’itinéraire. Heureusement c’est la grosse frite chez les Suisses, un passage vertical et l’on attaque la face Sud.

La progression à corde tendue est aussi régulière que la pente (50 à 55° maximum). A 300 mètres du sommet, la poudreuse fait son apparition, et l’on doit jouer rapidement à la fraiseuse des neiges, dure reconversion à 5700m et c’est à grand peine, 2h ½ plus tard, que l’on se hisse sur l’arête (6025m). Au sommet de l’Artesonraju, les skis aux pieds, sur le point de réaliser un vieux rêve, j’hésite et c’est la perspective d’une retraite peu aisée qui me décide.

Un saut de corniche et mes craintes s’envolent. Un matelas de neige poudreuse a amorti ma chute et à 55° dans une neige poudreuse que je n’ai trouvé nulle part ailleurs, je surf, je plane… ce fluide fantastique me porte rapidement à la croisée de deux chemins : d’un côté notre itinéraire de montée, emprunté il y a deux ans par Patrick Vallançant lors du tournage de son film " El gringo skiador " de l’autre une face vierge de toute trace, coupée en son milieu d’une énorme barre de séracs.

Un petit saut, une réception à 60° avec 800m de vide pour décor, ma décision a été prise spontanément. Je suis dans l’inconnu : aucune trace pour me guider. J’enchaîne les virages sur cette pente soutenue à 60° ; dans une neige très bonne et butte 300m plus bas sur la barre de séracs tant redoutée.

Il faut traverser : à gauche, là est le seul passage ; et pour le trouver pas grand chose sinon quatre mètres plus bas une vire glacée, pas sympa du tout. Je saute : la réception dans une neige "croûtée" qui bloque mes skis et mon cœur par la même occasion, a failli me coûter très cher. Et c’est la traversée ! Je me surprends à "gratonner" avec les carres de mes skis sur la glace. Suivent deux virages que je ne voudrais pas refaire.
La pente me laisse un peu de répit, une partie pleine de cailloux enchâssés dans la neige m’oblige à passer de façon peu académique. Me voici au sommet de l’étroit couloir qui coupe la barre de séracs. C’est horriblement raide pendant cent mètres, beaucoup plus pentu que ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. (65°?), la pente me pousse vers le vide. Je fais les seuls virages que m’impose le terrain. La neige glisse doucement avec moi, se stabilise, puis se remet en mouvement. La pente diminue, la neige s’immobilise de nouveau.

Le plus dur est fait. La grande pente du bas de la face me procure beaucoup de plaisir. Skier aussi cool dans une pente encore très raide serait impensable dans les Alpes.

La traversée du glacier aux crevasses recouvertes de neige fraîche me fait prendre beaucoup de risques et c’est avec soulagement que je revois ma tente. Des Espagnols qui ont suivi ma descente à la jumelle m’y accueillent et m’offrent un délicieux bol de soupe.

Je me retourne, fabuleuse trace. J’ai inscrit avec mes skis ce que je n’osais rêver la veille.

Gérard Chantriaux (texte paru dans "L'année Montagne 1981-82")